(A.P.Hawzah) Au sein de la tradition savante de la chiite duodécimain, peu d'ouvrages jouissent d'une autorité comparable à celle d’Al-Kafi (en arabe : الكافي). Considéré comme la source la plus importante et la plus fiable parmi les Quatre Livres (Al-Kutub al-Arba‘a), ce recueil de hadiths constitue une référence incontournable pour les théologiens, les juristes et les croyants en quête d'une compréhension approfondie de leur foi. Son titre même, qui signifie ce qui est suffisant, résume l'ambition de son auteur : offrir un ouvrage exhaustif, capable de répondre aux besoins religieux et intellectuels de la communauté.
L’auteur de cette œuvre monumentale est Abu Ja‘far Mohammad ibn Ya‘qub ibn Ishaq al-Koleini al-Razi, plus connu sous le nom d’al-Koleini. Né dans le village de Kolein, près de la ville de Ray (dans l’actuel Iran), à la fin du IIIe siècle de l’hégire (IXe siècle de l’ère chrétienne), il grandit dans une famille réputée pour sa piété et son savoir. Al-Koleini vécut à une époque charnière de l’histoire chiite : celle de la Petite Occultation (ghaybat al-ṣughra) de l’Imam Mahdi, une période marquée par l’absence directe de l’Imam et par la guidance de la communauté par l’intermédiaire de ses représentants.
Pour mener à bien sa quête de connaissance, al-Koleini entreprit de nombreux voyages à travers le monde musulman, se rendant dans les grands centres intellectuels de l’époque. Il rencontra et étudia auprès de nombreux érudits éminents, héritiers du savoir des Imams. Il eut ainsi accès aux fameux Quatre cents Principes (Uṣul arba‘mi’a), une collection de plusieurs centaines de petits livres manuscrits, compilés par les compagnons directs des Imams. Cette source primordiale lui permit de rapporter les traditions avec un nombre d’intermédiaires remarquablement réduit, conférant à son recueil une valeur inestimable.
Décédé en l’an 329 de l’hégire (941 de l’ère chrétienne), al-Koleini a laissé une empreinte indélébile sur la pensée chiite. Il est souvent salué comme le père de l’hadith chiite imamite, et son œuvre demeure le sommet de sa carrière de savant.
La genèse et la structure de l’œuvre
La compilation d’Al-Kafi fut une entreprise titanesque qui dura près de vingt ans. Dans son introduction, al-Koleini explique qu’il entreprit ce travail à la demande d’un frère en religion, qui lui exprimait le besoin d’un livre suffisant (Kafi) qui contiendrait toutes les connaissances de la religion, offrant une base solide à l’étudiant et une référence fiable au maître.
L'ouvrage se divise en trois parties distinctes, chacune couvrant un domaine spécifique du savoir religieux :
1. Uṣul al-Kafi (Les Fondements) :
Cette première partie, la plus célèbre et la plus importante, est consacrée aux principes fondamentaux de la religion (uṣul al-din). Elle traite de sujets tels que l'épistémologie, la théologie, l'histoire des prophètes et des Imams, l'éthique et les invocations. Elle est considérée comme une référence majeure pour la compréhension des fondements de la foi chiite. Cette section contient environ 3 785 traditions.
2. Furuʿ al-Kafi (Les Branches) :
Cette seconde partie est dédiée aux branches (furu‘) de la religion, c'est-à-dire au droit pratique et à la jurisprudence islamique (fiqh). Elle développe les détails de la loi religieuse, abordant des thèmes aussi variés que les règles de pureté, les prières, le jeûne, le pèlerinage, mais aussi les transactions commerciales, le mariage, l'héritage ou les peines légales.
3. Rawḍat al-Kafi (Le Jardin) :
Cette dernière partie est un recueil de traditions diverses qui n'ont pas trouvé leur place dans les deux premières sections. Elle comprend un peu moins de 600 hadiths, dont beaucoup sont de longues lettres et des discours des Imams, abordant des points d'intérêt religieux et moral variés sans suivre un ordre particulier.
Selon les décomptes, Al-Kafi contient environ 16 000 hadiths, formant un corpus d'une richesse et d'une ampleur exceptionnelles.
Sa place et son authenticité parmi les savants
Al-Kafi occupe une place unique au sein de la tradition savante chiite. Il est le premier et le plus important des Quatre Livres, une position que les érudits n'ont cessé de souligner à travers les siècles. Le célèbre savant al-Ṭabarsi a ainsi déclaré : Al-Kafi, parmi les quatre livres chiites, est comme le soleil parmi les étoiles.
D'autres grands noms du savoir chiite ont exprimé une estime similaire. Cheikh al-Mufid le qualifia de plus grand et de plus profitable des livres chiites. Le Shahid al-Awwal le considéra comme incomparable parmi les ouvrages des Imamites, tandis que Mohammad Taqi al-Majlisi le décrivit comme le plus exact, le plus complet et le meilleur des livres des Imamites. Enfin, Agha Buzurg al-Ṭihrani affirma qu'aucun livre de hadith des Ahl al-Bayt n'était comparable à Al-Kafi.
Ces éloges témoignent de la confiance exceptionnelle accordée à cet ouvrage. Cependant, il est important de nuancer la question de son authenticité. Contrairement à certaines idées reçues, les savants chiites ne considèrent pas Al-Kafi comme un livre entièrement et absolument authentique (ṣahih) dans son intégralité. Cette prérogative est réservée au Coran seul. Comme pour toute compilation de hadiths, la science du rijal (critique des narrateurs) et l'étude des chaînes de transmission (isnad) sont essentielles pour évaluer la fiabilité de chaque tradition.
À cet égard, les avis divergent. Un décompte effectué par le Dr Abbas Ahmad Al Bostani, sur la base des critères chiites, suggère que le recueil contiendrait un nombre important de hadiths jugés faibles, aux côtés d'un nombre significatif de traditions sûres. Certains savants, comme al-Istarabadi, ont même rapporté de leurs maîtres qu'aucun livre islamique n'atteignait le niveau d'Al-Kafi. D'autres, comme Ayatullah al-Khu'i, ont souligné que les controverses sur les chaînes de transmission de ce livre proviennent souvent de personnes peu compétentes dans les sciences de l’hadith.
La méthode de l'auteur et les particularités de l'ouvrage
La renommée d'Al-Kafi ne doivent rien au hasard. Al-Koleini fut un auteur d'une rigueur exceptionnelle. Il énonça clairement ses critères de sélection dans son introduction : il recueillit des hadiths qui n'étaient pas en contradiction avec le Coran et qui étaient en accord avec l'unanimité des anciens savants chiites. En cas de contradiction apparente entre deux traditions, il choisissait celle qui lui semblait la plus authentique.
Au-delà de ces critères, l'immense mérite d'al-Koleini réside dans son accès privilégié aux sources les plus anciennes. En ayant eu accès aux Uṣul arba‘mi’a, il a pu transmettre les paroles des Imams avec un nombre d'intermédiaires minimal. La présentation des hadiths est également un modèle de clarté : dans chaque chapitre, il s'efforce de placer les traditions les plus authentiques, les plus détaillées et les plus claires en premier.
Enfin, il est intéressant de noter une controverse historique. Certains ont affirmé que l'Imam Mahdi lui-même aurait vu le livre et déclaré : Al-Kafi est suffisant pour nos chiites. Cette affirmation est toutefois fermement rejetée par la grande majorité des érudits, dont ‘Allama al-Majlisi et Mirza Husayn al-Nuri, qui la considèrent comme une exagération sans fondement.
Conclusion
En conclusion, Al-Kafi est bien plus qu'un simple recueil de traditions. Il est le fruit du travail minutieux et passionné d'un savant de génie, Mohammad ibn Ya‘qub al-Koleini, qui a su rassembler, classer et transmettre l'héritage intellectuel des Imams avec une rigueur et une exhaustivité inégalée. S'il ne jouit pas d'une authenticité absolue dans chacune de ses parties, son importance en tant que source première, la plus complète et la plus fiable de la pensée chiite, est unanimement reconnue. Il demeure, pour les croyants comme pour les savants, la porte d'entrée privilégiée vers la compréhension des fondements de la foi, de la loi et de la spiritualité dans l'islam duodécimain.




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